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Quand le marchand d’ail venait avec sa carriole tirée par trois chiens  -  par Bernard_Brabant

►Article paru dans LE DAUPHINÉ LIBÉRÉ du vendredi 2 février 2024 (Bernard Brabant)
 

 Quand le marchand d’ail venait avec sa carriole tirée par trois chiens


On connaît les dessins d’Émile Guigues. Il aimait croquer les petites gens de l’Embrunais. Il aimait aussi raconter des moments de la vie quotidienne. Durant près de 20 ans, à la fin du XIXe siècle, il a tenu une chronique signée Riouclar, dans l’hebdomadaire LLa Durance.

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Le marché d’Embrun sous les remparts en 1889, dessiné par Émile Guigues. Son marchand d’aiets l’a sûrement fréquenté. (Illustration avec l’autorisation de Bernard Guigues)

En février 1891, Émile Guigues dresse le portrait d’un marchand d’ail ( aiet , en provençal) qui venait avec sa carriole tirée par trois chiens. Voilà ce qu’il écrit. “L’aiet ! L’aiet ! Qui n’en vounort ? L’aiet, l’aiet !” L’avez-vous vu passer cette semaine le marchand d’ail de Gardanne, avec sa petite voiture attelée de trois chiens qui tirent fort sur les cordes et trottent ferme : mignon équipage auprès duquel, tout grand qu’il est, il paraît trois fois plus grand encore, le marchand d’aiet, d’aiet, d’aiet… Il est immense, il est truculent, le marchand d’aiet. Il est taillé comme un hercule : petite tête, épaules colossales. Une petite tête tout embroussaillée, sous une casquette fourrée, sourcils touffus, barbe grise qui semble un buisson surpris par le givre : un point brillant sous les sourcils, un peu de chair couleur de cuir rougi au milieu de la broussaille, c’est la tête du marchand d’aiet, d’aiet…

Son costume s’harmonise : pour veste, un sac vide de ses aiets, et en sautoir, comme un ordre étrange, des guirlandes d’aiets. Une ceinture de cuir fait bouffer ses pantalons de velours roux avec des reflets de vieil or, lesdits pantalons étranglés au pied, avec une ficelle… Les aiets, les aiets ! Et il passe fier. Son torse puissant se balance sur ses hanches, et ses guirlandes d’aiets suivent le mouvement avec un petit bruit sec. Et comme il n’a plus de dents quand il crie : les aiets, les aiets ! Et quand il mange, accoudé sur sa petite voiture, une tête de miche frottée d’aiet, il se fait dans toute sa broussaille argentée des creux désordonnés comme un buisson touffu où s’agiterait un animal effrayé, les aiets, les aiets ! […]
 

“Bientôt, on ne l’entendra plus crier dans les rues”
 

“L’aiet ! L’aiet ! Qui n’en vounort ? L’aiet, l’aiet !” L’avez-vous vu passer cette semaine le marchand d’ail de Gardanne, avec sa petite voiture attelée de trois chiens qui tirent fort sur les cordes et trottent ferme : mignon équipage auprès duquel, tout grand qu’il est, il paraît trois fois plus grand encore, le marchand d’aiet, d’aiet, d’aiet… Il est immense, il est truculent, le marchand d’aiet. Il est taillé comme un hercule : petite tête, épaules colossales. Une petite tête tout embroussaillée, sous une casquette fourrée, sourcils touffus, barbe grise qui semble un buisson surpris par le givre : un point brillant sous les sourcils, un peu de chair couleur de cuir rougi au milieu de la broussaille, c’est la tête du marchand d’aiet, d’aiet…


Nous avons juste changé quelques ponctuations, pour rendre le récit plus clair.


Publié le 02/02/2024 10:24   |