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Au cœur de l’affaire de la dinde de la place Dongois

►Article paru dans LE DAUPHINÉ LIBÉRÉ du lundi 23 mars 2024 (Bernard Brabant)
 

 Au cœur de l’affaire de la dinde de la place Dongois

Cela s’est passé le 27 novembre 1891, place Dongois. L’hebdomadaire La Durance de l’époque a titré : “Histoire d’un crime”. Un titre ironique pour une affaire passée en justice. Pas en cours d’assises, non, seulement au tribunal de police. La victime n’était qu’une pauvre dinde.


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À coups de balai, elles volèrent dans les plumes de la dinde… Dessin Le DL/Bernard Brabant.

La dinde appartenait au camionneur Royer. Comme il ne lui donnait rien à becqueter, elle picorait de quoi se remplir le gésier entre la rue des Veillées et la place Dongois. À cette époque, Embrun se prenait pour une ville et avait un commissaire de police. Son dada était de veiller à la propreté des rues et ruelles. C’est pourquoi il appréciait cette dinde vagabonde. Il estimait qu’elle participait au nettoyage en avalant les déchets balancés derrière les réverbères par les indélicats. Cela n’en faisait pas une dinde dodue. Non, elle restait maigre. Un jour, notre dinde dégourdie se faufila par un portail entrouvert. Elle découvrit un paradis pour dinde. Un jardin avec des rangées de salades, petits pois et autres délices. Dès qu’elle le pouvait, elle se faufilait pour visiter ce jardin d’Éden. Vous pensez bien que se faire voler par une volaille déplut aux demoiselles Raviol, propriétaires dudit jardin. Elles décidèrent de se débarrasser de l’oiseau de malheur.

Un commissaire dindophile

Le vendredi 27 novembre 1891, à coups de balai, elles volèrent dans les plumes de la dinde venant faire son petit tour gastronomique. La bête se défendit becs et ailes. Elles appelèrent en renfort leur locataire, Madame Rolland. On a beau être dure à cuire, le cœur de la pauvre dinde lâcha. La bête fut plumée.

Les commères du quartier gloussèrent d’indignation. Leurs cancans arrivèrent aux oreilles du camionneur Royer. Il alla trouver le commissaire de police dindophile qui se rendit chez les demoiselles et ladite Madame Rolland. Sur sa table, les poulets découvrirent le corps du délit : celui de la dinde. Madame Rolland fut amenée au poste. C’était une dame respectée. Son mari avait été assassiné quelques mois auparavant au Tonkin. La veuve dindicide passa devant le tribunal et fut acquittée en première et seconde instances. Car le camionneur avait fait appel.

La Fontaine écrivait “Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir”. La pauvre dinde, qui n’était que de basse-cour, fut sacrifiée sur l’autel de la justice. Comme concluait le journal La Durance  : “Qu’importe, pauvre dinde, je crains fort que malgré la sympathie qu’on te témoigne, tu ne sois comme toujours la dinde de la farce !”


On peut consulter La Durance en ligne sur le site des Archives départementales des Hautes-Alpes.



Date de création : 26/03/2024 19:04
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